Attention, cette fanfiction de Naruto est catégoriée spoil, c'est à dire qu'elle peut évoquer des passages du manga qui ont été publié au Japon mais pas encore en France. Sa lecture est donc susceptible de vous gacher le plaisir proccuré par le manga. Pour enlever ce message et voir toutes sections Spoil du site, rendez vous dans vos options membres.
Seul, il l'avait toujours été. Et sans doute le resterait-il toujours.
C'était son destin, c'était ainsi, et il ne pouvait rien y faire.
Peut-être que s'il n'avait pas porté ce nom, et ce passé, tout serait différent. Mais le fait était là. Il était ce qu'il était, et il ne pouvait réécrire l'histoire.
A présent, il le savait. Quoi qu'il fasse, il resterait seul. C'était inéluctable.
Sëlan (Masculin), le 05/09/2013 Une éternité. Voilà ce qui s'est passé entre ce chapitre et le précédent. Je ne vous demanderai pas de m'excuser, ce qui, nous en conviendrons, serait tout fait déraisonnable compte tenu de l'effroyable attente dans laquelle je vous ai tenus. Je vous demanderai simplement d'essayer, au moins essayer, de comprendre les troubles qui peuvent survenir dans la vie d'un jeune homme de dix-neuf ans, aux portes de ce qui sera sa vie adulte, tracasserie assez énorme pour me tenir éloigné de mes écrits.
Chapitre 12: La tête du Serpent
« Il n’était plus là-bas ?
- Parti, quelques heures seulement avant mon arrivée.
- Comment l’as-tu su ?
- Oh, les repères ne sont jamais tout à fait vides. »
Le lion détailla le visage de la vieille femme avec précision. Pas de colère ou de rage, mais une déception parfaitement lisible. Il n’aimait pas cela. Ce n’était pourtant, depuis qu’il avait commencé ses services en tant que soldat, que la troisième fois qu’il retrouvait ce regard. La première, il s’en souvenait parfaitement, bien qu’elle remontât à presque deux décennies entières. Il en gardait depuis toujours ce souvenir profondément amer, ce relent de dégoût qui lui restait profondément enfoui en travers de la gorge et qu’il ne parvenait pas à faire sortir, quels que soient ses efforts dans ce sens. Et pourtant, il n’en avait pas été la cause.
Du haut de ses huit ans, il observait calmement l’Hokage, bien qu’un œil avisé eût su percer en lui toute la rage qu’il peinait à contenir. Quelques mèches éparses s’égaraient sournoisement de sa chevelure d’ordinaire soigneusement tirée en arrière, d’un souci quasi-militaire, et retombaient sur son visage imperturbable. Pourtant, çà et là, on remarquait quelques détails étranges, quelques paradoxes faciaux qui n’auraient jamais dû se trouver là. On remarquait aisément ses lèvres serrées, d’une manière voulue imperceptible, mais qui ne révélait que plus encore l’évidence qui se faisait déjà énorme. On distinguait, éparses, les traces récentes de pleurs, les quelques coulées passées ayant marqué ce visage lisse, des globes au menton carré. Non, l’évidence était bel et bien là, et le jeune homme, à mesure que les secondes s’étiraient, peinait à la cacher. Il en avait vu passer, des visages comme le sien, des défilés entiers d’âmes lamentées qui se traînaient jusqu’à cette pièce sordide. Il ne le connaissait que trop, ce visage qu’il avait une fois encore face à lui et, pour cela, il ne saurait peiner à le reconnaître. Et comment pourrait-on lui en vouloir, à ce pauvre garçon ? Le voilà qui perdait à nouveau ce qui s’était imposé à son esprit comme une figure paternelle. Lui-même les avait vu, les siens, tomber un à un et se remettre aux mains du shinigami comme on laisse une mère nous bercer. Il ne comprenait que trop bien ce garçon et cela l’insupportait. Le sandaime n’avait jamais approuvé les injustices, tout bon et juste qu’il était.
«Sakumo Hatake est mort, annonça-t-il placide.»
Pourquoi même s’encombrait-il de cette déclaration obsolète ? Il ne savait même plus, l’habitude des formalités pompeuses, sans doute. Croc blanc était mort, et tout le village était au courant. Bien sûr, lorsque c’était un banal citoyen qui découvrait la victime de son propre fait et non un shinobi consciencieux, tout devenait plus bruyant. En l’espace de quelques minutes seulement, la nouvelle s’était propagée, à une vitesse surpassant les photons eux-mêmes. Et déjà les trois-quarts du village avaient pris connaissance des premiers ragots de la matinée. Il avait suffi que l’on ouvre la porte de ses appartements pour découvrir la légende, se balançant allègrement au bout d’une corde. Cette légende même qui avait tant servi, cette légende qui avait su demeurer juste et qui, pour cela, s’était vue dénigrée de la pire des manières. Il connaissait suffisamment bien la justice pour en connaître toute l’infamie, toute l’ironie cruelle qui conduit ceux qui la servent aux pires de ses maux.
Dès lors qu’il avait su la nouvelle, il s’était empressé de faire mander le jeune homme, et tous deux se trouvaient à présent là, face à face, se toisant de leurs regards contradictoires. Et cela l’insupportait. Il détestait avoir ce visage face au sien, il détestait avoir à faire cela. Mais avait-il seulement jamais eu le choix ? Question stupide, de toute évidence.
«Pourquoi ? demanda le jeune homme, d’une voix où rage et tristesse menaçaient de percer à chaque instant, Pourquoi a-t-il dû subir cela ?
- Parce qu’il a choisi l’amitié, et non l’honneur. Parce qu’il a fait ce qu’il croyait juste, et suivi une conviction que moi et lui partageons. Cela, pour le village et pour ses compagnons, était impardonnable. »
Il toisa le garçon encore quelques instants, dans l’attente silencieuse d’une quelconque réaction, d’une éventuelle nouvelle question face aux propos qu’il lui avait tout juste tenus. Cependant, rien ne vint. Il s’était douté, connaissant assez bien le garçon, que ce dernier comprendrait sans trop de peine. Il avait toujours été au-dessus de ses camarades, à quelque niveau que ce soit. Le sandaime entreprit donc de poursuivre.
«Ta formation de ninja est, je le crois, achevée, énonça le sandaime dans une voix imperturbable qui tenait presque à la psalmodie. Sakumo t’a formé mieux que quiconque, et il est à présent temps pour toi de t’élever à un rang supérieur. Tu te souviens, je pense, de la conversation que nous avons tenue ici même, il y a de cela des années.
- Parfaitement, Sandaime-Sama.
- Très bien. Tu deviendras un anbu, le plus jeune, sans conteste. Mais nous savons tous les deux que tu en es largement capable.
- Qu’adviendra-t-il de son corps ?
- Il rejoindra nos morts, répliqua le Sandaime avec un regard dur. Je ne saurai refuser à un combattant de rejoindre dignement ceux qui l’ont précédé, quelles que soient les accusations que ce village puisse lui porter, aussi longtemps qu’il nous restera à mes yeux fidèle et loyal.
- Merci, Sandaime.
- Inutile de me remercier. Va, maintenant, j’ai veillé à toutes les dispositions pour ton bien-être.»
Le vieil homme le contempla dans un dernier regard dur, avant de voir le jeune homme tourner lentement les talons, et passer prestement la porte, sans qu’aucun bruit de plus ne soit fait.
«Je vous ramènerai sa tête, Hokage-sama» prononça le vieux Lion avec un regard qui suffisait à exprimer toute la valeur qu’il accordait à ses propos.
***
Son regard bleu s’ouvrit avec lenteur sur une crinière de cheveux d’un brun scintillant qui laissait élégamment entrevoir de mirifiques reflets bleutés. Son regard paisible s’abaissa alors sur son visage. Endormie, elle paraissait un ange véritable, déchu des places hautes qui furent anciennement siennes. Et il se perdait à la contempler, absorbé par sa beauté, fixé sur ses traits. Cet instant-là, pria-t-il silencieusement, ne doit jamais s’arrêter. Ces instants-là devraient perdurer, encore et toujours. Il fallait se battre pour eux, les ramener lorsqu’ils se seraient éteints, prévenir à chaque instant des dangers oppressants qui s’y rapprochaient continuellement. C’était ainsi qu’il voulait se réveiller, sur ce visage endormi, chacun des jours qui seraient désormais les leurs. Il devait, coûte que coûte, vaille que vaille, protéger ce visage, le préserver des menaces qui s’en approcheraient. Le jeu en valait bien la chandelle, magnifique comme elle l’était. Avec une infinie lenteur, la jeune femme s’éveilla et à son tour, son regard se posa sur le sien.
Combien de temps avaient-ils demeuré ainsi, immobiles ? Il ne saurait le dire ; des secondes, des minutes, peut-être même des heures avaient pu s’écouler avant qu’ils ne se résignent à se lever complètement. Aucune parole n’avait encore été prononcée, et presque aucun son n’était venu perturber leur silence. Les premières paroles émanèrent du jeune homme, tandis que, debout et affairé à s’équiper comme il ne se séparait plus de ses armes à aucun instant, il lança, sur un ton totalement neutre :
« Tu es magnifique, lorsque tu es endormie.
- Tu ne l’es pas moins quand tu me regardes» rétorqua-t-elle dans un bâillement.
Naruto la considéra quelques instants, la paupière relevée, légèrement stupéfait. Il s’était toujours souvenu d’Hinata Hyûga comme d’une jeune fille timide, effacée et discrète qui ne se faisait en aucun cas remarquer. Il se souvenait de ses regards en biais, de ses paroles incertaines et de son ton léger, presque tremblant. Il se souvenait de la jeune fille qui osait à peine agir, de la grande timide qui peinait à lui parler et rougissait à chacun de ses actes jusqu’à atteindre le bord de l’évanouissement. Et la voilà maintenant, droite et fière, dotée d’un humour certain mais, il le savait aux vues des souvenirs brumeux de la veille, toujours emprunte de cette gentillesse sans bornes et sempiternelle. Que s’était-il passé, déjà, la veille, lorsque tous deux s’étaient endormis ici. Rien, pour ainsi dire. Ou presque. Sur ses lèvres circulait encore cette candeur, cette douce sensation qu’avaient timidement laissée celles de sa dulcinée. Et ici même, sous l’unique éclat réminiscences lointaines des étoiles minuscules, tous deux s’étaient plongés dans les limbes soporifiques de Morphée, enlacés, étroitement enserrés, comme pour se préserver de quelque nuit cauchemardesque.
Elle était presque une femme faite, songea-t-il. Les maux de la guerre les poussaient fatalement à la maturité précoce, et aucun d’eux n’avait loisir à se laisser baigner dans les méandres existentiels propres à l’adolescence. Et puis tous deux avaient perdu un être cher, tous deux s’étaient brutalement vus confrontés à la mort. Et la mort, coutumière à ses funestes habitudes, prend un malin plaisir à détruire les joies enfantines. Il était notoire, du moins pour sa personne, que la timidité chez l’homme demeure continuellement une simple façade. On ne définit pas un être humain par la timidité, disait Jiraya. La timidité, même, cache ce qui nous définit. Mais si on parvient à percer ces barrières, alors on peut espérer voir vraiment celui à qui l’on s’adresse. Serait-ce donc Hinata Hyûga, la Hinata Hyûga, comme il devait être un des premiers à la découvrir ? Sans le moindre doute… Un léger sourire vint très vite étirer ses lèvres. Peut-être l’amour l’aveuglait-il mais si tel était le cas, alors il se laisserait volontiers aveuglé jusqu’à ce que mort s’en suive.
« Je… Ai-je dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? demanda-t-elle alors, incertaine.
- Oh, euh… non, j’étais simplement perdu… dans mes pensées. »
Il eut à présent le loisir de s’apercevoir qu’il la dévisageait depuis peut-être plus d’une minute dans un silence quasi-total, fixe, comme le reste de la chambre. Alors, il esquissa un sourire gêné et sans plus perdre un unique instant, se détourna et prit rapidement la porte, qu’il fit coulisser pour disparaître dans le couloir désormais invisible.
Hinata contempla la porte rabattue, légèrement hébétée par les derniers évènements en date. Elle avait remarqué cela quelques fois, chez lui. Il lui arrivait de se poser dans un endroit quelconque et d’y demeurer songeur des instants durant. Son regard se détacha bientôt du panneau de bois et, non sans aise, la jeune femme s’étira dans toute sa longueur. Alors qu’elle se levait tranquillement, elle dut réprimer un nouveau bâillement. Seulement quelques jours et voilà déjà l’état dans lequel elle se trouvait. Naruto l’expédiait jusque dans ses plus extrêmes limites, il exigeait constamment d’elle des efforts qu’elle avait jusqu’alors supposés impossible à l’être humain, il l’amenait jusqu’aux abords périlleux du gouffre de la fatigue et de l’évanouissement, il meurtrissait ses muscles à coups d’exercices impensables répétés encore et encore, il torturait son mental avec des stratégies encore inopérables pour la jeune femme tant elle manquait d’aptitudes. Elle avait réellement cru, lorsqu’on la nomma au poste de jounin, qu’elle possédait de réelles aptitudes militaires et physiques, elle avait même été jusqu’à imaginer, lorsque Tsunade lui avait proposé de rejoindre l’élite des ninjas, qu’elle avait finalement atteint son but de jeunesse et s’était montrée remarquable et même, dans une moindre mesure, exceptionnelle. Puis elle avait débuté son entraînement avec celui qu’elle était théoriquement sensée nommer Akuma sans jamais vraiment appliquer la règle, et elle avait aussitôt compris : son niveau à lui était véritablement exceptionnel et elle, en comparaison, serait bonne à jeter en pâture aux premiers assaillants.
Descendant allègrement les marches parfaitement égales de l’escalier, elle déboucha bientôt sur le salon simplet de la demeure, semblable, d’ailleurs, au reste des pièces qui la composaient. La première fois qu’elle avait atterri ici, ce détail pourtant insignifiant l’avait marquée. Tout ici semblait avoir été fait dans le moindre souci de la nécessité entière et absolue. Chaque pièce ne se constituait jamais que de ce qui lui était strictement utile, et rien d’autre. Aucune place à la fantaisie, aucune place à une quelconque imagination. Une véritable maison de soldat, avait-elle pensé lorsqu’elle avait abouti à ces conclusions. Cela l’avait légèrement attristée ; sans doute avait-elle espéré inconsciemment que le logis qu’elle partagerait avec le jeune homme aurait une apparence plus intime et réconfortante, au lieu de ce vide total qui emplissait chacune des pièces. Mais elle ne devait pas oublier les raisons de sa venue, et sans doute était-ce trop demander qu’une véritable demeure dans laquelle elle pourrait couler des jours heureux avec son cher et tendre.
Le blond était là ; il avait posé son regard sur elle lorsqu’elle était apparue et qu’elle s’était avancée jusqu’à lui. Une fenêtre traînait, non loin de là, par laquelle elle pouvait observer un soleil timide et rougeâtre de honte pointer progressivement son nez du haut de la cime des arbres immenses de la forêt endormie. Cette simple vision la contraignit de nouveau à réprimer un bâillement. Les nuits étaient plutôt courtes par ici, mais elle finirait bien par s’y faire. Prenant ses aises, elle s’installa face au jeune homme. Son visage l’étonna quelque peu. Son air était étrangement grave. Et, lorsqu’il prit une inspiration brève et soudaine, elle sut que les nouvelles seraient graves.
« Je vais m’absenter, se contenta-t-il de lancer. Plusieurs jours, reprit-il, après quelques secondes de silence. Tu vas poursuivre l’entraînement seule ; pour l’instant, tu sais ce que tu as à faire.
- Et où iras-tu ?
- M’entretenir avec un ami récent.
- Je ne peux pas t’accompagner ?
- Beaucoup trop dangereux, répliqua-t-il. Tu n’es pas prête. Même en restant ici avec moi, ta sécurité est menacée.
- Et si je m’en fiche ?
- Moi pas. Et comme tu l’as dit, je suis encore ton sensei. Les anbus en formation ne font qu’une seule et unique mission, Hinata. Ton tour viendra bien assez tôt.»
Elle le contempla encore quelques instants. Inutile d’insister, son regard lui prouvait bien assez sa détermination effarouchée. Elle ne parviendrait pas à le faire changer d’avis. Alors, elle baissa quelque peu la tête, déconfite, la mine dépitée. Elle n’aimait pas être tenue à l’écart. On l’avait tenue à l’écart des années durant, et elle avait pensé qu’elle était finalement parvenue à les mettre définitivement derrière elle. Furieuse, elle l’était assurément. Mais sa fureur ne se dirigeait pas spécialement, ou du moins pas totalement vers le jeune homme. Elle-même avait une part importante de retombées. L’orgueil ne saurait jamais se résoudre à accepter platement nos torts. Et elle était en tort, sans aucun doute. C’était ça, le pire : c’était lui qui avait raison. Il était le maître ; il commandait ; elle devait exécuter. Son manque d’entraînement lui avait également paru flagrant. Elle avait à présent l’impression de ne jamais avoir connu la définition de ce vulgaire mot, jusqu’à ce qu’elle vienne ici. Non, elle ne pouvait définitivement s’y résoudre : même face à cette évidence qui s’érigeait devant elle comme le grand Mur du Nord1, glacial et implacable, il lui était catégoriquement impossible d’accepter sa défaite.
Hinata releva brusquement les yeux. Le blond avait tendu sa main, et caressait à présent tranquillement sa joue, de laquelle avait aussitôt émané une chaleur intense et peu commune. Elle l’observa, légèrement interloquée.
«La prochaine fois, dit-il, tu pourras venir, à condition que tu sois assez forte. Ma prochaine excursion risque d’être plutôt mouvementée.
- Soit, si c’est ce que le maître désire, lança-t-elle soudainement avec un regard taquin.
- Arrête de parler comme un elfe2, la taquina-t-il. Je te l’ai déjà dit, je n’aime pas ces mots-là, ajouta-t-il aussitôt avec un sourire chaleureux.
***
Les murs briqués et les façades pierreuses s’enchaînaient tout le long d’une rue profondément silencieuse. Pas la moindre vie n’y circulait, pas le moindre mouvement ne s’y faisait, pas même le plus infime. Et même la lumière scintillante de l’astre diurne ne suffisait à réchauffer l’atmosphère glaciale qui y régnait. Le vent, jusqu’alors absent, s’éleva soudainement dans un souffle puissant qui suggérait quelque menace obscure. Et une allure fantomatique s’immisça dans la cité déserte qui lentement s’animait de bruits sourds, inquiétants, et de grincements sinistres. Puis, comme s’ils avaient attendu la levée du vent pour se faire entendre, des bruits de pas résonnèrent comme un claquement sec dans un silence nuancé.
« Même les rats ont déserté la place. Est-ce que tu es sûr que c’est ici ? »
La voix se faisait lointaine, mais demeurait malgré tout parfaitement audible. Il y avait chez elle un timbre des plus singuliers. Une sorte d’arrogance aiguë mêlée à une profonde sagacité grave. Il y avait dans cette voix une légèreté étrange, un quelque chose d’atrocement malsain, et une frivolité enfantine et par là-même terriblement dérangeante. L’entendre parvenir jusqu’à nos tympans provoquait une sensation étrange, un drôle de sentiment qui se confondait en une peur nuancée, suggérant que la peur elle-même ne savait plus comment se manifester face à cette menace étrange parée d’un ridicule réconfortant. La voix résonna ainsi dans des esprits inexistants, portée par le vent furieux qui semblait alors ne s’être élevé que pour cette seule tâche. La bourrasque s’éteignit subitement, avec la même soudaineté qui l’avait vue s’élever. Au précédent écho répondit un autre, infiniment caverneux, saisissant la peur avec plus de précision et de certitude que l’autre n’aurait jamais pu soulever.
« C’est ici, j’en suis certain. Le village est tel qu’on me l’a décrit.
- Comment un humain pourrait vivre là-dedans ?
- Comme beaucoup d’autres, Hidan, dans la contrainte. »
Leur longue toge cérémoniale se mouvait à peine, tandis que les deux hommes à l’aspect étrange traversaient les rues désertes avec une sérénité inquiétante. Partout où leur regard avait le loisir de se poser, il n’y avait que gonds pendants, portes absentes, murs à moitié abattus, fenêtres fracassées, déchets brisés traînant leurs morceaux sur le sol d’où déjà manquaient de gros pans de pavés, et ce même silence qui ne les avait plus quittés, dès lors qu’ils avaient passé les grandes portes elles aussi ouvertes. L’un deux arborait une masse capillaire d’un gris qui triait fortement sur le blanc, et pas la moindre marque ne venait injurier son visage lisse et creusé. Ses prunelles étaient ternes, si bien qu’on ne saurait en définir la couleur avec certitude. Une étrange faux se tenait son dos, d’un métal étrange, écarlate, qui composait les trois lames de l’outil. De l’autre, tout était occulté, et seuls transparaissaient des yeux, deux prunelles hypnotiques, d’un vert bien trop vif pour paraître réel. L’homme aux yeux verts traînait de sa démarche lente et appuyée, tandis que l’autre sautillait presque à quelques pas devant son comparse.
Hidan avait toujours été une personne prompte et irréfléchie. Quoiqu’il faisait, il ne pensait jamais assez, et un jour, Kakuzu en était certain, cela lui serait fatal. Ceux qui suivent leurs instincts, ceux qui délaissent leur mental pour se focaliser sur leur cœur, ceux-là sont voués à l’échec, ceux-là ne peuvent que finir par tomber. Les hommes ne trouvaient dans leur cœur qu’une faiblesse, qu’un fardeau irrémédiable qui leur était imputé dès lors qu’ils étaient conçus. C’était pourquoi lui, à défaut de pouvoir se retirer cette ignominie, s’en était rajouté quatre autres, pour ainsi peut-être en diminuer les effets néfastes. Il s’avouait de fait plutôt fier des résultats obtenus. D’un être mortel en était ressorti un être immortel, d’un être faible était venu un être redoutable à tous égards. Mais il n’en était pas pour autant invincible, et malgré tous les efforts qu’il avait fournis pour en réduire la probabilité, il savait qu’un jour viendrait un homme capable de le tuer, un homme qui l’achèverait. Cet homme-là, il espérait de tout cœur le trouver avant que lui-même ne le trouve. Cela, il en était certain, déciderait de tout.
« Comment pourrions-nous trouver de quoi renflouer les caisses par ici ? demanda son compagnon d’infortune. Il n’y pas un chat qui traîne dans le coin.
- Comment ne pourrions-nous pas trouver, plutôt, rétorqua-t-il de son habituelle voix morose. Les hommes qui ont abandonné ces maisons l’ont fait dans la presse, dans la contrainte de la peur instaurée par une menace imminente et inéluctable. Leur départ précipité ne pouvait pas se soucier un instant de leurs richesses, bien trop préoccupés qu’ils étaient par cette misère de vie qu’ils tentaient désespérément de prolonger. Et puis tu n’es pas sans savoir qu’il reste encore un homme dans ces ruines.
- Peut-être a-t-il déjà fui ?
- Ce n’est pas son genre. Il viendra aussitôt qu’il nous saura ici. »
Mais ils avaient beau marcher encore et encore, personne ne semblait disposé à vouloir les rejoindre. Pourtant, il ne pouvait qu’être là. Et qu’ils eurent à marcher deux heures ou cent jours pour parvenir à lui n’aurait aucune implication. Il finirait de toute façon par être vaincu, malgré qu’il partage avec eux cette caractéristique tellement extraordinaire. Eux qui étaient si exceptionnels, qui ne pouvaient mourir, que les blessures n’effrayaient plus, sur qui la mort n’avait plus d’emprise ; eux, qui n’étaient plus humains, qui avaient atteint autre chose, sans trop pouvoir définir quoi. Dieux, demi-dieux, monstres, démons… Rien que des noms, pour lui. L’immortalité demeurait seule à vraiment importer. Cette même immortalité qui ne les empêchera pas de prendre son crâne et de l’emporter avec eux.
« Le tuer ne nous apportera pas de si grandes richesses, non ?
- En effet. Même si nous le tuions, ses richesses sont si bien éparpillées et dissimulées que nos deux vies ne seraient pas suffisantes pour tout découvrir. Et tu sais comme moi que nos vies sont longues, Hidan. Vivant ou mort, le serpent ne nous laisserait rien prendre, il garderait tout, comme il a toujours gardé son orgueil et son arrogance insoutenables.
- Alors je l’offrirai au dieu. C’est une très belle offrande, un sacrifice comme on en trouve peu.
- Offre-le à qui il te plaira, tant que celui-ci nous en débarrasse pour la fin des temps.
- Jashin sait punir les hérétiques, Kakuzu, répliqua-t-il avec un sourire goguenard. Tu devrais bien le savoir, depuis le temps que tu me côtoies. »
Ce foutu dieu. Il lui rabâchait ses sermons depuis une éternité, bien trop longtemps pour qu’il puisse encore seulement le supporter. Si seulement il avait pu le faire taire, que ne s’en serait-il pas privé. Il l’aurait déchiqueté, aurait arraché sa peau, lambeau par lambeau, aurait mutilé sa chair, aurait écrabouillé ses organes, jusqu’à en obtenir une fine bouillie qu’il aurait pu lui faire avaler. Il se serait même personnellement occupé de chacune de ses articulations, et l’aurait fait hurler, hurler toujours jusqu’à ce que ses cordes vocales ne cèdent, ou que le sang affluant à sa bouche ne bloque toute possibilité de fuite sonore. Oh, comme il l’aurait fait saigner, si cela avait pu le faire succomber. Il l’aurait tué, encore et encore, jusqu’à ce qu’il finisse par en mourir. Mais non, il ne pouvait pas, parce qu’il était comme lui même s’il refusait toujours de l’admettre. Un pareil crétin, immortel, c’était un comble…
Et puis il y avait aussi ce serpent. Ce foutu serpent qu’ils étaient venus chercher et abattre, pour faire bonne mesure. Il se trouvait là, d’après leurs informations, quelque part, perdu au milieu de cette ville fantôme délaissée par ses occupants, y faisant on ne savait bien quoi. Mais où exactement, ça, c’était une autre affaire. Si serpent il y avait bien dans le village, ce dont il doutait de plus en plus, celui-ci se faisait bien silencieux. Soit il les avait sentis, soit il n’était pas là. Kakuzu n’était pas sûr de l’option qui lui convenait le mieux.
Hidan l’avait, comme à son habitude, devancé de quelques mètres et traînait devant lui de son pas pressant. Cet homme l’avait toujours rebuté, lui qui demeurait constamment pressé, constamment arrogant, et qui ne se départait jamais de son éternelle arrogance disproportionnée. Il l’observa pourtant avec un calme effroyable, le contempla s’avancer prestement, comme quelque surexcité qui n’attendait plus que des proies pour le divertir. Il l’observa encore et encore, tandis que ses pas s’alignaient machinalement, et il s’arrêta de même, lorsque l’objet de ses contemplations stoppa sa marche. Alors, il attendit patiemment, et son regard se perdant peu à peu se figea sur ce qui l’avait probablement arrêté.
« Kakuzu, qu’est-ce que c’est ?
- Quelque chose qui ne devrait pas être là. »
Loin devant se tenait une place singulière, d’une rondeur parfaite, et au centre de laquelle se tenait une grande pierre rectangulaire, si ténébreuse que Kakuzu crût y voir les noirceurs mêmes de la nuit emprisonnées dans la roche. Et sur la pierre noire scintillaient des centaines et des centaines de tracés flous, d’une blancheur éclatante qui venaient tâcher les ténèbres pures. Mais la pierre en elle-même n’aurait suscité grand intérêt si elle n’avait été obstruée par une masse étrange qui dénotait particulièrement dans le paysage, bien qu’infime. Une pique de bois obstruait le monument, plantée à même le sol pavé de la place. Elle trônait là, et son bois sombre semblait narguer les deux hommes qui venaient la défier. En son sommet trônait une tête, humaine, ensanglantée, et curieusement souriante. Kakuzu la scruta avidement, plissa le regard jusqu’à le réduire à deux petites fentes infimes, mais rien n’y faisait : d’ici, il était impossible de distinguer clairement le visage du mort. Il prit l’exemple d’Hidan, qui lui n’avait pas attendu pour s’approcher davantage de l’étrange curiosité.
Un étrange mélange d’horreur et de fascination le saisit, lorsqu’il aperçut enfin les traits fins, le visage émacié au teint plus que blanchâtre, et ce même sourire goguenard qui avait trôné tout le long de son vivant. C’était Orochimaru qui les toisait tous deux depuis sa pique. Même dans la mort, il parvenait encore à les prendre de haut.
«Il… N’était-il pas immortel, lui aussi ? lui demanda naïvement son compagnon.
- Immortel, Hidan, pas invincible. La différence est énorme, et tu ferais mieux de la saisir au plus vite. Sinon ta tête risque aussi de finir au bout d’une pique.»
Kakuzu s’approcha encore. Il tendit la main, et passa les doigts sur le visage. C’était forcément une illusion, ce ne pouvait être qu’un de ses nouveaux pièges tordus, ceux-là même qu’il savait si bien élaborer. Ils devaient demeurer vigilants. Bientôt, surement, le serpent attaquerait. Mais rien ne vint, et ils demeurèrent ainsi, immobiles, inquiets, à l’affut du moindre signe, de la moindre trace avant-gardiste d’un danger imminent. Rien, rien d’autre que le silence. Ça ne pouvait pas être vrai, c’était impossible. Orochimaru, mort ? C’était comme d’annoncer son déclin à lui ou à Hidan. Les chances étaient minimes, et pourtant la tête ne bougeait pas. Elle s’obstinait à demeurer immobile et le fixait toujours de son air impérieux, plein de cette supériorité horripilante qui semblait émaner de chacune de ses pores. Mort et vivant se toisèrent sans jamais ciller. Non, définitivement, il ne bougeait pas, et rien n’arrivait. C’était une de ces évidences implacables auxquelles on ne pouvait se résoudre même longtemps après qu’elles furent établies. Orochimaru, deuxième Sanin de Konoha, avait trépassé. Ne restait plus alors que l’Hokage, et sans doute irait-elle bientôt rejoindre ses confrères.
***
[1]Il s'agit ici d'une référence que vous avez peut-être vue, à une oeuvre largement médiatisée par la série qui en a été adaptée. Je parle bien sûr de Game of Thrones (ou A Song of Ice and Fire pour la saga littéraire ^^) Inutile de préciser que je vous la recommande vivement ! (Et pas seulement la série télé hein ! Lire ça picote un peu les yeux à la longue mais ça fait beaucoup de bien au cerveau ! )
[2]Ici elfe renvoie bien sûr à Elfe de maison (et non pas de créature épique à la Legolas). Je pense pas avoir besoin d'en dire plus.
Un chapitre de plus qui s'achève, et on avance encore un peu dans nos intrigues pas tout à fait intrigantes. J'espère quand même que vous avez été assez intrigués pour être au moins divertis. Inutile d'annoncer une quelconque date pour l'avenir, je vais me contenter de suivre l'exemple de Martin et de dire : ça viendra quand ça viendra (j'ajouterai quand même que ça finira tout de même par arriver). Portez vous bien, survivez encore un peu dans la cruauté du quotidien, et à la prochaine !